Editorial : collaboration trans-revues RHCA et Sources sur l'histoire du génocide des Tutsi du Rwanda

08-11-2021

Le 26 mars 2021, la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994) remettait au président Emmanuel Macron son rapport final. Deux ans plus tôt, ce dernier avait mandaté des historien·ne·s mais aussi des archiviste-paléographes et des juristes pour « analyser le rôle et l’engagement de la France au Rwanda au cours de la période pré-génocidaire et celle du génocide lui-même en tenant compte du rôle des autres acteurs engagés ». Dès sa parution, ce document de plus de 1 200 pages a été largement commenté dans la presse. Plusieurs connaisseur·se·s du dossier, militant·e·s et/ou chercheur·se·s, sont également intervenu·e·s dans les semaines qui ont suivi pour saluer les apports de ce rapport mais aussi pointer ses limites. Plus récemment, diverses revues ont fait paraître des articles qui, avec plus de recul, proposent des analyses et des mises en perspective de ce texte. Cette actualité soulève plusieurs questions, en particulier sur les raisons qui ont amené la présidence française à s'emparer de ce dossier, comme elle l'a fait d'autres enjeux mémoriels depuis 2017. De plus, au-delà de l’examen des responsabilités de la France, toutes ces contributions ont nourri le dialogue, tant sur le rôle des historien·ne·s dans l’espace politique et le débat public que sur l’accès aux archives. Enfin, si la commission a admis des « responsabilités accablantes » de la France, elle a immédiatement écarté la notion de « complicité de génocide ». Plusieurs commentaires du rapport ont pointé pourtant l’absence de définition juridique de cette notion dans les 1 200 pages du rendu de ce travail.
Le rapport Duclert n’a pas seulement constitué un moment politique, médiatique et mémoriel majeur dans l’histoire de la controverse autour du rôle de la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda : il a aussi été conçu par ses rédacteurs comme une contribution à la production académique et scientifique. Cet objectif était explicité dans la lettre de mission fixée par le président de la République qui appelait à « contribuer au renouvellement des analyses historiques sur les causes du génocide des Tutsi, profondes et plus conjoncturelles, ainsi que sur son déroulement ». Il l’a aussi été lors de la présentation du rapport lui-même. Dans les jours qui ont suivi sa publication, le rapport a ainsi été accompagné d'un « exposé méthodologique », insistant notamment sur l’importance d’« un regard critique d’historien sur les sources consultées ».
C'est au regard de cette actualité que la Revue d'Histoire Contemporaine de l'Afrique et Sources : Matériaux et terrains en études africaines ont décidé de s'associer dans une aventure éditoriale : proposer, pendant un an, un ensemble d'articles ayant trait à la recherche sur l'histoire du génocide des Tutsi et plus largement sur l'histoire du Rwanda. Alors que la ligne éditoriale de la RHCA propose d'insister sur la riche histoire contemporaine du continent africain, Sources place au centre de ses préoccupations une réflexion sur la collecte, la production et l'usage des matériaux de recherche. Ces deux revues récemment créées, aux lignes éditoriales complémentaires, se retrouvent sur un autre aspect : la mise en accès libre des textes produits et des matériaux de recherche collectés.
Il nous paraît en effet essentiel de développer un regard élargi sur les connaissances qui ont été produites sur le dernier génocide du XXème siècle. Le temps court de l’actualité – qu’il s’agisse des échos médiatiques du rapport ou même du temps de travail assez réduit (deux années) de la commission Duclert sur un tel sujet – n’est pas celui des sciences sociales. À cet égard, la méthode et les conclusions du rapport nous interpellent quant à notre manière de penser et écrire l'histoire récente du continent. La formation et le mandat de la commission s’inscrivent en effet dans une manière toute politique d’établir une « vérité » historique, là où les sciences sociales remettent sans cesse l’ouvrage sur le métier par de nouvelles questions, approches et méthodes. L’absence de tout spécialiste de la région, du continent et de ce génocide dans la commission a pu favoriser une lecture au premier degré des archives consultées, sans nécessairement disposer de tous les éléments de contexte nécessaires à leur appréhension. La commission, en se concentrant sur les seules archives militaires et administratives françaises, a également écarté d’autres corpus archivistiques, au Rwanda et ailleurs, ainsi que les travaux journalistiques, les productions militantes et littéraires et les témoignages, nombreux depuis 1994. Certes, les rédacteurs du rapport ont souligné que leur mandat ne concernait que les archives françaises – et certaines d’entre elles uniquement parmi toutes celles disponibles –, mais leur façon d’appréhender l’objet de leur enquête paraît avoir été inspirée par une partie de la littérature existante sans toutefois que celle-ci soit directement citée, au risque de présenter le rapport final comme la première production « scientifique » sur la question. Or, la diversité des travaux, académiques ou non, qui ont alimenté l'historiographie du génocide des Tutsi depuis plus de 25 ans est d’une grande richesse, y compris pour ce qui concerne le rôle de la France.
Nous prenons donc prétexte du rapport Duclert pour proposer un double décentrement. Décentrement temporel d’abord, afin de dépasser, vers l’amont comme vers l’aval, la chronologie courte que le rapport examine (1990-1994). Décentrement quant aux lieux de production du savoir, ensuite, pour sortir du débat franco-français sur le génocide des Tutsi du Rwanda et pour rendre compte de la pluralité et de la richesse des voix disponibles sur cette histoire. Ce double décentrement se manifeste dans les différents formats éditoriaux choisis, dont la parution sera étalée sur plusieurs mois. Articles de fond, articles courts analysant certains des points aveugles du rapport, entretiens et débats, publications d’archives sélectionnées, etc. : un ensemble de textes témoignera de la diversité des productions existantes.
Cette aventure éditoriale collective a ainsi pour ambition de mettre à l'honneur toute la richesse des savoirs produits en Europe, en Amérique du Nord et sur le continent africain, en proposant des réflexions ancrées dans la longue durée et qui ne répondent pas à un agenda politique. Il s’agit de valoriser les recherches sur le génocide des Tutsi du Rwanda – recherches irréductibles à la seule question du rôle et de la place de la France – en donnant la parole à des chercheur·se·s spécialisé·e·s et à des personnalités réfléchissant de longue date à l’histoire du Rwanda en général et à l’histoire et la mémoire du génocide des Tutsi en particulier. Cette collaboration entre la RHCA et Sources viendra en outre s’enrichir de collaborations ponctuelles pour prolonger les espaces de discussions : un séminaire commun avec l’Université Laval (CIRAM) au Québec, une journée d’études à Sciences Po Paris en collaboration avec l’ACPA et la revue Politique africaine, ainsi qu’une publication papier commune à l’issue de cette année d’activités.

Comités de rédaction de la Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique
et de Sources : Matériaux et terrains en études africaines