Toucher pour apprendre : Claudette Kraemer revient sur son parcours d’éducatrice jeunes enfants spécialisée et conceptrice d’activités sensorielles.
DOI :
https://doi.org/10.5077/journals/rihv.2025.e2465Mots-clés :
Observation, Démarche Participative, Handicap Visuel, Enfants, Matériaux PédagogiquesRésumé
Dans cet entretien, Claudette Kraemer retrace son parcours professionnel engagé en tant qu’éducatrice jeunes enfants spécialisée à l’Institut pour Déficients Sensoriels de la Fondation Phare et animatrice bénévole à la maison d’édition Les Doigts Qui Rêvent. Elle raconte comment, dès ses débuts, l’observation attentive de l’enfant est devenue le fondement de sa pédagogie, l’amenant à concevoir de nombreux jeux et matériaux sensoriels pédagogiques. À travers des exemples concrets, comme la création du livre tactile « Crokato, l’animal qui change de peau » (édition Les Doigts Qui Rêvent), elle illustre une démarche inclusive et participative. L’entretien a été réalisé à l’oral par Dannyelle Valente, au domicile de Claudette à Illzach, puis retranscrit par la suite.
Dannyelle Valente : Tout d’abord, pourriez-vous nous raconter les grandes étapes de votre parcours professionnel ?
Claudette Kraemer : J’ai commencé à travailler avec les enfants en situation de handicap en 1964 sans formation formelle, en tant qu’institutrice privée à l’Institut pour Déficients Sensoriels (IDS) de la Fondation Le Phare à Mulhouse. C’était un établissement spécialisé dans l’accueil d’enfants aveugles ou malvoyants, où l’on expérimentait déjà des outils pédagogiques innovants comme les cartes géographiques en relief de Martin Kunz.
Très vite, j’ai réalisé qu’il me manquait des éléments pédagogiques, ce qui m’a poussée à suivre une formation de jardinière d’enfants, connue aujourd’hui sous le nom d’éducatrice de jeunes enfants (EJE). J’ai ensuite complété cette formation avec d’autres spécialisations centrées sur la prise en charge du handicap. J’ai notamment suivi des formations sur la basse vision, la surdité, et me suis formée sur les besoins spécifiques des tout-petits en situation de handicap sensoriel.
Par la suite, j’ai intégré les CAMSP (Centres d’Action Médico-Sociale Précoce) au sein de l’IDS où j’ai eu la chance d’accompagner des enfants âgés de 0 à 6 ans, atteints de cécité ou de surdité. Mon approche a toujours été fondée sur l’observation de l’enfant, sur son rythme, et sur l’adaptation des pratiques et du matériel éducatif à ses besoins réels.
Dannyelle Valente : Quelles ont été vos principales inspirations pour développer cette pédagogie fondée sur l’observation de l’enfant ?
Claudette Kraemer : Une personne déterminante dans mon parcours a été Marie-Aimée Niox-Château. Pédagogue française, elle a joué un rôle majeur dans l’introduction et le développement de la pédagogie Montessori en France. Elle a dirigé l’école de jardinières d’enfants de Levallois, où elle a formé de nombreuses éducatrices selon les principes montessoriens. Elle m’a appris l’importance d’une observation minutieuse et attentive de chaque enfant. Nous faisions plusieurs exercices où nous devions observer un enfant et noter chaque détail de son comportement, même ceux qui semblaient insignifiants, pour mieux comprendre ses intérêts, ses compétences et ses besoins. Cette méthode m’a ensuite permis de proposer des activités véritablement individualisées, même dans un cadre collectif.
Dannyelle Valente : Vous avez conçu de nombreux matériels pédagogiques et sensoriels. D’où viennent ces idées ?
Claudette Kraemer : De l’observation, toujours ! C’est en regardant les enfants que les idées surgissent. Par exemple, en partant de leur taille, j’ai eu l’idée d’un jeu de canards en bois à classer du plus petit au plus grand. Pour travailler la notion de longueur avec des enfants aveugles, je leur proposais de déchirer du papier et de noter la différence entre le son fait par le geste long et le geste court… Une activité à la fois sonore et motrice, qui ne coûte rien, mais qui fonctionne très bien.J’ai aussi conçu des jeux pour réhabituer certains enfants au toucher, en cachant un objet apprécié dans une boîte de riz ou de semoule. Le plaisir de retrouver cet objet favorisait une exploration sensorielle active. C’était essentiel, car les enfants aveugles, dès qu’ils font une ou deux mauvaises expériences tactiles, comme toucher quelque chose de trop chaud, piquant ou désagréable, peuvent développer une véritable appréhension du toucher, qui devient alors un frein à leur développement. Il fallait parfois réintroduire le plaisir de toucher à travers des activités ludiques et sécurisantes.
Dannyelle Valente : Pendant votre parcours, vous avez aussi créé des livres tactiles, comme « Crokato, l’animal qui change de peau » publié par Les Doigts Qui Rêvent en 2001(première édition). Ce livre est un bel exemple de démarche inclusive et participative. Pouvez-vous nous raconter son histoire ?
Claudette Kraemer : Tout a commencé avec un petit garçon aveugle, intégré dans une classe de maternelle. Un jour, l’enseignante lit une histoire sur un caméléon qui change de couleur, mais cet enfant ne comprend pas, car les couleurs ne font pas sens pour lui. J’ai alors proposé à la maîtresse de co-construire une nouvelle histoire, adaptée à tous les enfants, y compris ceux qui ne voient pas.
Nous avons imaginé ensemble un animal qui ne change pas de couleur, mais de texture selon ce qu’il touche. Et c’est ainsi que Crokato est né. Le nom, les dessins, les idées sont venus des enfants eux-mêmes. Un petit a dessiné un animal rigolo, rond, avec des pattes et de grandes oreilles. Une autre a proposé qu’il vive dans un pot de fleurs.
D’autres ont inventé les étapes de son aventure sensorielle : il marche dans le gazon, il se couvre de sable, il touche une poule, une vache, il tombe dans l’eau, etc. À chaque contact, il « change de peau » : une texture pour chaque page. Nous avons sélectionné des matières bien contrastées : peau, plumes, feutrine, écailles... Nous cherchions à nous rapprocher au plus près du ressenti réel, ce qui m’a amenée parfois à des situations inattendues : pour représenter les écailles de poisson, je me suis rendue chez un poissonnier pour lui dire que ce n’était pas du poisson que je voulais ! Il m’a regardée avec étonnement : « Vous êtes dans une poissonnerie, madame ! ». Je lui ai expliqué que je voulais juste des écailles. Il a fini par comprendre mon projet et je suis partie avec les écailles d’un vrai poisson dans un sac plastique ! Après les avoir nettoyées soigneusement, nous les avons collées sur la page (voir Figure 1).
Figure 1. Archive personnelle de Claudette Kraemer. Photographie de la maquette originale de « Crokato, l’animal qui change de peau » co-créé avec les enfants dans les années 90.
Description de l’image : Photographie d’une page du livre tactile « Crokato, l’animal qui change de peau », avec un fond bleu et le Crokato en rose constitué d’écailles de poisson. Des mains d’enfants découvrent de manière tactile le personnage Crokato. Une main d’adulte semble également guider la découverte.
Ce projet a été un véritable projet de classe inclusive alors même que l’inclusion n’était pas encore reconnue institutionnellement. On était en 1991. Nous faisions des échanges entre une classe d’enfants voyants et notre établissement pour enfants déficients visuels. Le travail s’est étalé sur plusieurs mois, les enfants ont participé à chaque étape : du récit à la fabrication du personnage, jusqu’à la lecture finale devant les familles.
La maquette de livre tactile de Crokato (voir Figure 2) a été primée quelques années après au concours européen Tactus en 2000 (aujourd’hui concours Typhlo & Tactus : https://tactus.org/), puis éditée en sept langues en 2001 par Les Doigts Qui Rêvent (en Figure 3, nous présentons la nouvelle édition de 2009). Aujourd’hui encore, 25 ans plus tard, il continue d’être lu, utilisé, et même transformé en déguisement grandeur nature dans une école en Italie.
Figure 2. Exemplaire de Claudette Kraemer. Photographie de la page de couverture de la maquette de « Crokato, l’animal qui change de peau » envoyée au concours Tactus en 2000.
Description de l’image : Photographie de la page de couverture de la maquette de Crokato envoyée au concours Tactus en 2000 déposée sur une table en bois. Le fond est bleu. Un rectangle blanc contenant le texte suivant : “CROKATO, l’animal qui change de peau” est collé en haut à droite. Une bande blanche en braille contenant le même texte est collée en bas à gauche. L’animal Crokato est illustré en une créature rose, un visage ovale avec deux yeux, un nez rond et une bouche souriante rouge. Il est collé sur le milieu gauche de la page de couverture.
Figure 3. Nouvelle édition de 2009 du livre tactile « Crokato, l’animal qui change de peau » édité par Les Doigts Qui Rêvent.
Description de l’image : Photographie de la première double page du livre tactile « Crokato, l’animal qui change de peau » déposé sur une table en bois. Sur la page de gauche, une partie du texte est visible “habite dans un pot de fleurs[...] ses parents lui disent [...] Ne t’éloigne pas de la maison [...] n’en faisant qu’à sa tête, il décide d'explorer le monde [...]”. Sur la page de droite, un fond vert. Une illustration tactile représentant un vase brun avec des fleurs de différentes textures et couleurs collées dessus. L’animal sort du vase, deux yeux, un visage ovale et deux oreilles jaunes.
Dannyelle Valente : Vous avez aussi développé des jeux pour sensibiliser les enfants voyants au toucher. Dans quel cadre ?
Claudette Kraemer : Après ma retraite, j’ai continué à m’investir en tant qu’animatrice bénévole, notamment auprès de Les Doigts Qui Rêvent, et j’ai pu créer d’autres jeux spécifiques. Dans ce contexte, mon point de départ a été le livre tactile : je me demandais ce qu’un enfant aveugle devait percevoir pour comprendre une illustration. J’ai alors décomposé chaque élément d’images tactiles, la matière, la forme, le graphisme, le nombre ou la structure spatiale pour concevoir des jeux sensoriels associés.
Par exemple, pour la matière, j’ai créé des jeux de reconnaissance tactile avec des textures à apparier ou classer. Pour la forme, j’utilisais des pièces en bois (ronds, carrés, triangles) à identifier, superposer ou trier. Pour le graphisme, j’ai conçu des jeux de lignes et de motifs en relief, à suivre du doigt ou à reproduire. Chaque jeu permettait ainsi de développer les compétences nécessaires à la lecture d’images tactiles, étape par étape.
Dannyelle Valente : Avez-vous une idée du nombre total de jeux que vous avez conçus au fil de votre carrière ?
Claudette Kraemer: Aujourd’hui, je dirais avoir conçu près d’une centaine de jeux sensoriels, entre ceux réalisés à l’Institut IDS et ceux créés pour les animations de sensibilisation avec les enfants voyants chez Les Doigts Qui Rêvent. Ces jeux sont aujourd’hui proposés en animation pour les différents âges.
Dannyelle Valente : Comment avez-vous fait pour que les enfants voyants puissent concentrer l’activité sur le toucher ?
Claudette Kraemer : C’est une vraie question, car les enfants voyants s’appuient beaucoup sur leur vision. Au début, j’essayais avec des bandeaux ou des lunettes opaques, mais beaucoup d’enfants n’aimaient pas ça. Ils devenaient anxieux, car ils perdaient tous leurs repères. Dès qu’un bruit survenait, ils s’arrêtaient net, inquiets de ce qu’ils ne voyaient pas.
Alors j’ai inventé un t-shirt pour jouer sans utiliser les yeux. Il s’agit d’un t-shirt fermé, sauf aux manches, au travers desquelles les enfants introduisent leurs mains pour jouer « à l’aveugle ». Ce dispositif leur permet de focaliser leur attention sur le toucher, tout en restant en lien visuel avec leur environnement et leurs camarades. Contrairement au bandeau, ils restent rassurés, actifs, curieux, et peuvent se concentrer pleinement sur ce que leurs mains perçoivent. C’est une vraie immersion sensorielle sans rupture ni stress — et surtout, c’était très ludique ! Ce dispositif marche très bien.
Dannyelle Valente : Est-ce que vous avez des histoires marquantes de ces sensibilisations avec les enfants voyants ?
Claudette Kraemer : Oh oui, il y en a eu beaucoup. J’ai eu l’occasion d’animer des ateliers dans de grands festivals pour enfants, comme Idéclick et Le Bonheur des Mômes en France. Il y avait des enfants qui revenaient plusieurs années me retrouver. Je pense à une jeune fille de neuf ans. Elle est venue seule à mon stand et m’a dit : « Je veux apprendre le braille pour pouvoir écrire à ma tata qui est aveugle ». Elle est revenue chaque jour du festival, matin et après-midi, elle était très investie. À la fin, elle a acheté un kit avec tablette et poinçon pour continuer chez elle.
Et puis, l’année suivante… elle était là dès le premier jour. Elle m’a tendu une feuille, a sorti sa tablette et m’a dit : « On écrit en même temps ? Un, deux, trois ! ». Et elle allait plus vite que moi ! Elle m’a confié qu’elle écrivait chaque mois une lettre en braille à sa tante, et que cela les avait beaucoup rapprochées. Cette activité est allée au-delà d’une sensibilisation. Ella a permis de faire le pont entre les mondes sensoriels.
Dannyelle Valente : Après toutes ces années, qu’avez-vous retenu de votre travail auprès des enfants ?
Claudette Kraemer : Ce sont eux qui m’ont tout appris. Observer l’enfant, partir de lui, adapter ce qu’on propose à ses intérêts réels, voilà le cœur de mon approche. Chaque enfant a sa porte d’entrée. Il suffit de prendre le temps de la chercher. Et surtout, il faut les laisser dire eux-mêmes « j’ai réussi », au lieu de le leur dire à leur place.
Rédactrice : Lola Chennaz
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