Accompagner l’affirmation de soi : Mathilde Petron revient sur son travail de psychologue auprès de jeunes femmes déficientes visuelles

Auteur/ices

  • Mathilde Petron Institut pour Déficients Visuels Les Primevères
  • Lola Chennaz Laboratoire du développement sensori-moteur, affectif et social (SMAS), Université de Genève, Suisse / PORTAILS, Fondation Asile des Aveugles, Lausanne, Suisse https://orcid.org/0000-0001-9631-9734 (non authentifié)

DOI :

https://doi.org/10.5077/journals/rihv.2026.e2549

Mots-clés :

déficience visuelle, groupe thérapeutique, genre, jeux, femmes, estime de soi

Résumé

Dans cet entretien, Mathilde Petron, psychologue à l’Institut des Déficients Visuels Les Primevères à Lyon, revient sur son parcours et l’évolution de sa pratique auprès d’adolescentes déficientes visuelles. Elle partage ses réflexions sur l’impact du genre dans l’expérience du handicap, les normes sociales auxquelles les jeunes femmes peuvent être confrontées, et l’importance de créer des espaces collectifs favorisant l’expression et le partage. À travers l’expérience du groupe thérapeutique des « 4 rigolotes à la canne blanche », elle montre comment le jeu, le rire et la dynamique de groupe peuvent devenir des leviers puissants de confiance en soi et d’émancipation.

Lola Chennaz : Pour commencer, pourriez-vous nous décrire votre parcours professionnel ?

Mathilde Petron : Je suis psychologue depuis 2014 et je travaille auprès d’une population avec déficience visuelle depuis 4 ans. J’ai commencé à exercer auprès d’enfants présentant des troubles neurodéveloppementaux. Il s’agissait de comprendre les particularités de fonctionnement cognitif, affectif, relationnel, pour aider ces enfants à grandir et se définir avec un handicap invisible. J’ai avancé dans ces pratiques grâce à des expériences dans diverses structures du médico-social, spécialisées dans les troubles des apprentissages puis l’autisme. Parallèlement je m’étais engagée dans une formation longue en systémie, orientant ma pratique vers une meilleure prise en considération des appartenances groupales et familiales, des enjeux institutionnels, des interactions et relations qui façonnent l’individu.

Petit à petit, j’ai réalisé apprécier particulièrement l’accompagnement d’adolescents concernés par le handicap et de leur famille. L’opportunité de travailler à l’Institut des Déficients Visuels (IDV) s’est présentée, avec la découverte à venir du handicap sensoriel en tant que psychologue. Quelques années auparavant j’avais eu la chance de partir au Laos en mission de volontariat international, passer un été à l’hôpital ophtalmologique de Vientiane, dans un centre accueillant des enfants déficients visuels. Cette mission avait été intense et n’avait pas encore trouvé d’échos dans ma pratique de psychologue. Me voici donc arrivant en 2021 à l’Institut pour Déficients Visuels Les Primevères, à Lyon, sur le « Pôle adolescence ».

Lola Chennaz : En quoi le travail auprès de personnes avec une déficience visuelle a-t-il transformé votre pratique clinique ?

Mathilde Petron : Je suis arrivée pleine de présupposés et de naïveté, qui ont été mis à rude épreuve heureusement : celui de croire que la déficience visuelle serait plus facile à comprendre, car je pouvais fermer les yeux. Mais comment prétendre comprendre la privation sensorielle et les réaménagements liés à la déficience visuelle en passant quelques heures sous bandeau ?

J’arrivais aussi avec des habitudes de pratique, notamment en groupe et à l’aide de médiations visuelles, qu’il me fallait mettre de côté ou adapter. J’ai découvert un monde de bricolage et de création, je crois que les professionnels qui travaillent auprès de personnes déficientes visuelles battent des records d’inventivité !

La question de la présence à l’autre me taraudait aussi : comment signifier ma présence, mon écoute, mon empathie, face à un patient ou une patiente qui ne me voit pas ? J’ai eu le réflexe de toucher, trop d’ailleurs, réalisant aussi combien les espaces intimes étaient modulés voire non respectés pour ces enfants. Puis de réaliser combien la présence à l’autre pouvait prendre des formes alternatives : la voix, une empreinte olfactive ou sonore signifiant l’ouverture d’un espace spécifique… et tout simplement cette présence sensible à l’autre et au moment partagé, qui peut rester invisible car elle est là.

Lola Chennaz : Les questions liées à l’intersection du genre et du handicap visuel occupent une place importante dans votre travail. Pouvez-vous nous en parler ?

Mathilde Petron : Le thème du genre s’est imposé dans ma pratique au contact d’adolescents traversés par des questionnements identitaires intenses, qu’ils soient concernés par le handicap ou non. En tant que psychologue, il s’agissait de soutenir ces réflexions, qui émergeaient à l’intersection de discours parentaux, scolaires, sociétaux, pour mobiliser leur autodétermination : comment faire avec, malgré ou contre, les injonctions genrées, les loyautés invisibles, pour me construire tel que je suis, tel que j’aimerais devenir ?

En parallèle, je travaille depuis longtemps auprès d’un public concerné par l’autisme, domaine dans lequel il existe l’AFFA (association francophone des femmes autistes) qui informe et milite spécifiquement à l’intersection du genre et du handicap. Elles rappellent et affirment qu’« être femme en situation de handicap c'est d'abord être une femme, être enfant en situation de handicap c'est d'abord être un enfant » et dénoncent le moindre accès au soin, les violences sexistes et sexuelles dont sont plus fréquemment victimes les femmes en situation de handicap, et leur silenciation. J’ai été sensible à ces prises de parole de femmes autistes, qui ont influencé mon accueil des jeunes concernées, en prenant davantage en compte le genre.

Ces questions feront aussi écho à ma propre identité. Parce que je suis une femme et que, n’en déplaise aux adeptes de la neutralité professionnelle, je me suis construite malgré moi en référence à des normes, injonctions, expériences spécifiques liées au genre dans notre société, en affinant ma lecture et mon regard critique depuis une place de fille, femme, mère, ce qui me situe forcément aussi dans ma pratique professionnelle. L’acceptation de mes propres biais et de ma subjectivité permet leur mise en perspective et en débat, pour tâcher de construire une pratique incarnée.

En rencontrant des jeunes en situation de handicap visuel, je retrouvais les mécanismes genrés activés par l’adolescence, tout en m’interrogeant sur les spécificités possibles liées à la déficience visuelle.

Lola Chennaz : Retrouvez-vous chez les femmes avec une déficience visuelle que vous accompagnez, des expériences communes face aux normes sociales et aux injonctions liées à l’apparence ?

Mathilde Petron : Oui. Initialement je faisais l’hypothèse inverse, imaginant que la différence imposée par le handicap serait une ouverture vers une affirmation possible, pour construire sa propre identité en contredisant certains discours sociaux. Mais cette perspective apparait nettement minoritaire dans la recherche comme sur le terrain.

Côté recherche, le sujet est très peu documenté, je n’ai trouvé qu’une étude qui s’intéressait spécifiquement aux femmes déficientes visuelles. Celle-ci concluait que les femmes déficientes visuelles sont aussi imprégnées des stéréotypes de genre et des normes sociales. A ceci s’ajoute un effet du validisme, c’est-à-dire que la norme intégrée va être celle d’un monde « voyant ». Concrètement, cela va amener à une introjection des regards externes sur le corps. C’est aussi l’observation que je fais de femmes déficientes visuelles qui « se font belles » en référence aux codes construits dans un monde de voyants. Elles sollicitent alors les conseils pour se maquiller, se vernir les ongles, etc. Il ne s’agit pas de le dénoncer à tout prix, après tout n’est-ce pas aussi le cas des femmes voyantes, qui adhèrent à des injonctions genrées sur leur corps, et si cela renforce l’estime de soi alors pourquoi pas ?

Dans certains cas, faire en sorte d’avoir une belle apparence physique sert à camoufler le handicap, il faut pour cela négocier et incorporer les discours dominants sur le corps et la santé, donc se conformer. C’est ainsi que certaines femmes choisissent parfois de ne pas révéler leurs besoins ou leurs limites, pour ne pas être assimilées à un groupe identitaire disqualifié. Elles intègrent et composent alors avec un jugement social qui amène à se plier en quatre. Cela peut aussi entrainer des phénomènes comme cacher son handicap le plus possible, user de charme, d’humour et de déférence pour faire diminuer le malaise des autres à l’égard du handicap. Observations que l’on peut faire sur le terrain en institution, avec certaines jeunes femmes qui se font petites, ne demandent pas d’aide, se font oublier ou qui peuvent persévérer et redoubler d’efforts au-delà de leurs limites jusqu’à parfois s’effondrer.

Lola Chennaz : Vous avez mis en place un groupe thérapeutique avec des femmes avec une déficience visuelle. Pouvez-vous nous en parler ?

Mathilde Petron : Il s’agit d’un groupe réunissant quatre jeunes femmes de 15 à 17 ans, liées par des problématiques communes autour de la confiance en soi, l'estime de soi, l'affirmation. La dynamique de groupe s’est installée rapidement, avec une attention particulière à assurer leur liberté de disposer de cet espace. Les premières séances de groupe ont permis de se poser les questions : qu'est-ce que c'est que ce groupe ? Qu'est-ce qu'on va y faire ? Comment il va s'appeler ? De quelles règles de fonctionnement a-t-on besoin ?Elles se sont mises au travail au sujet de leurs identités communes, pour trouver un nom de groupe. Elles ont identifié le fait d’être des filles, des femmes, puis nommé la déficience visuelle de manière détournée, par la canne blanche qui est aussi leur point commun. C’est un groupe où très rapidement, une complicité s’est créée, laissant beaucoup de place au rire. Elles rient, elles gloussent, elles ricanent… et conviennent du nom « les 4 rigolotes à la canne blanche ».

Puis le groupe s’est construit avec ses rituels : un temps d’accueil, sous la forme d’une discussion libre où chacune peut poser son humeur et ce qu’elle a en tête, avec quoi elle arrive. Ces discussions concernaient souvent des situations relationnelles, où elles se sentaient bloquées ou démunies.

De là est apparue l’idée de les jouer. Et le jeu de rôle deviendra un des socles du groupe. Il s’agit de raconter et mettre en scène, de répartir les rôles, changer de rôle, et ainsi d’explorer et diversifier les réponses possibles, de développer sa répartie, d’ouvrir le champ des possibles, et puis d’en rire.

Lorsque le groupe se clôturait, quelque chose se poursuivait en dehors des murs du bureau, dans les couloirs de l’établissement qu’elles continuaient à traverser ensemble pour rejoindre l’internat de l’institut. Cette traversée est devenue un moment à part entière du groupe : elles se sont mises à rire, jouer, défiler, faire du bruit dans ces couloirs qui n’étaient que pour elles. Et chez certaines qui ont un vécu psychocorporel plutôt replié que je voyais la journée s’accrocher à leur canne, courbées, toutes petites, se faufiler comme elles peuvent, il était alors temps de prendre place et d’en jouer. Au début il y avait des têtes interloquées de collègues qui sortaient de leur bureau, et puis elles ont été identifiées : ce sont les filles qui font du bruit.

Lola Chennaz : Quel rôle le jeu joue-t-il dans la dynamique du groupe thérapeutique ?

Mathilde Petron : Le jeu s’est installé dans le groupe, d’abord par les mises en scène théâtrales qui permettaient d’explorer, oser, rire, dramatiser, à partir d’une situation de vie rencontrée par l’une d’elles. Quand il n’y avait pas de situation à jouer, on sortait un jeu : en utilisant les cartes de jeux à questions (Dis ta vie, 8ème dimension, Sociab’quizz par exemple) qui permettent d’explorer des nouvelles interrogations sur la vie, les relations, les projections futures, de générer du débat. On pouvait aussi écouter un podcast : Série noire pour une canne blanche (une femme lyonnaise qui témoigne de situations de vie en étant déficiente visuelle, dans les espaces publics notamment), Okapi ma vie d’ado (sur des thèmes plus généraux de l’adolescence, avec toutefois une vigilance à ne pas insuffler de regard normatif sur leur vie parfois décalée des enjeux de collégiens non concernés par le handicap).

A mesure qu’elles jouaient ensemble, je les observais construire un espace intime groupal, qui leur permettait de partager des questions et récits teintés d’émotions fortes, parfois de violence. Le thème des violences sexistes et sexuelles s’est déployé dans le groupe, peut-être facilité par la spontanéité du jeu. Leurs témoignages étaient accueillis et faisaient écho, rappelant qu’elles sont, en tant que femmes en situation de handicap, davantage victimes et que déjà adolescentes, elles ont identifié les vulnérabilités spécifiques à la déficience visuelle.

L’enjeu a été de prendre appui sur le groupe pour identifier, nommer les situations problématiques, réagir, dénoncer. Il s’agissait aussi d’apprendre à dire car « les voyants ne voient pas tout ». C’est le cas d’une jeune, avec une cécité de naissance, qui était très en colère contre les éducateurs parce qu’ils ne réagissaient pas à certains événements qu’ils n’avaient en fait pas vu, donc pas connaissance, alors qu’elle s’imaginait que comme ils voyaient, ils voyaient tout. La complicité et l’entraide déployées dans le groupe étaient un support fondamental à ce processus.

Lola Chennaz : Selon vous, qu’apporte ce groupe aux jeunes femmes avec une déficience visuelle, à la fois sur le plan personnel et collectif ?

Mathilde Petron : Les mots « sororité », « safe place », sont arrivés dans mon environnement social et petit à petit professionnel, je les manierais avec prudence. On comprend qu’il s’agit de créer des espaces et des climats harmonieux et bienveillants, respectueux de chacun. Je fais l’hypothèse dans ce groupe que sa puissance et la proximité qui se sont bâties ont été permises parce qu’elles étaient entre femmes. C’est dans cet espace d’intimité qu’elles pouvaient arriver et nommer leurs vécus spécifiques de femmes, simplement : avoir ses règles et craindre une tâche qu’elles ne verraient pas, poser des questions sur leur corp, sur des stéréotypes, avec une résonance et une compréhension empathique amplifiée par leurs similarités. Je crois que la sécurité ne s’ordonne pas, nous y veillons du mieux possible mais la prescrire dans un règlement ne suffit pas, elle s’installe à petits pas et puis elle est là.

Lola Chennaz : Si vous deviez laisser un message pour les femmes avec une déficience visuelle et les professionnels qui travaillent avec, que diriez-vous ?

Mathilde Petron : Je dirais aux professionnels qu’il y a un intérêt à regarder les questions de genre, à soutenir la création d’espaces qui fédèrent et propulsent les femmes. Je dirais aussi que le groupe que j’ai décrit a sûrement construit sa force car rien n’était préétabli, ce qui peut aller à l’encontre de nos processus professionnels ou institutionnels qui incitent souvent à construire avant, réfléchir, suivre des méthodes, écrire des projets très détaillés, au risque que l’intention du professionnel prenne le dessus sur le pouvoir d’agir et de créer des participants et participantes. Dans les tumultes que traversent les professionnels du médico-social, j’ai été rassurée d’observer qu’en lâchant prise on peut arriver au bon endroit.

Je ne me sens pas légitime à donner des conseils aux femmes avec une déficience visuelle, mais je leur souhaite de trouver des personnes et des espaces où elles auront du pouvoir, de l’écoute et de l’entraide, où elles pourront faire du bruit et se sentir fortes.

Rédactrice : Lola Chennaz

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Publiée

10-08-2026

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